George Eliot : extraits d'Adam Bede
Extrait (je précise que ce roman a été écrit en 1859) :
Le loisir s'en est allé ; il s'en est allé où sont partis les rouets et les chevaux de bât, les lents chariots et les colporteurs qui venaient commercer à votre porter par les après-midi ensoleillés. D'astucieux philosophes vous expliquent peut-être que le grand avantage de la machine à vapeur est de procurer du loisir à l'humanité. Ne les croyez pas. Elle ne fait que créer un vide dans lequel se précipite la pensée insatiable. Même l'oisiveté se montre insatiable aujourd'hui. Elle a soif d'amusements, de trains d'excursion, de musées d'art, de littérature périodique, de romans captivants et même de théories scientifiques, et de rapides observations au microscope. Le vieux Loisir était un personnage bien différent. Il ne lisait qu'un seul journal vierge de tout éditorial et n'était pas encore victime de ce retour régulier de fortes impressions qu'on appelle l'heure de la poste. C'était un monsieur contemplatif, plutôt corpulent, à la digestion excellente. Avec ses perceptions calmes, peu incommodé par les hypothèses, il se satisfaisait de son inaptitude à connaître les causes de toutes choses et préférait connaitre les choses elles-mêmes. Il vivait surtout à la campagne, dans de plaisantes et vastes demeures, aimait à flâner le long du mur où les arbres fruitiers poussaient en espaliers, à humer le parfum des abricots tiédis par le soleil du matin ou à s'abriter sous les ramures du verger à midi quand les poires de la Saint-Jean tombaient.
Extrait du savoureux dialogue entre Mme Poyser et Bartle :
"Ah ! dit Bartle en ricanant, les femmes sont assez promptes, bien assez promptes. Elles savent les bons côtés d'une histoire avant de l'avoir écoutée, et peuvent vous dire les pensées d'un homme avant qu'il les aie eues.
- C'est assez probable, dit Mme Poyser, car les hommes sont si lents que leurs pensées les dépassent, et qu'ils ne peuvent les raccrocher que par la queue. Je puis compter les mailles de mon bas pendant qu'un homme retourne sa langue pour parler ; et quand, enfin, sa phrase arrive, il y a peu de profit à en faire. Ce sont les oeufs clairs qui sont couvés le plus longuement. Cependant, je ne nie pas que les femmes ne soient des sottes ; le Dieu tout-puissant les a faites pour convenir aux
hommes.
- Convenir ! oui, comme le vinaigre convient aux dents. Si un homme dit un mot, sa femme aura une contradiction toute prête ; s'il a envie de viande chaude, elle lui servira du lard froid ; s'il est en train de rire, elle sera à se lamenter. Elle lui conviendra comme le taon convient au cheval : il a justement le venin qui doit le mieux l'irriter... le venin qui doit le mieux l'irriter.
- Oui, dit Mme Poyser, je sais bien ce que les hommes aiment ; une pauvre innocente qui leur sourit comme à une image du soleil qu'ils fassent bien ou mal ; qui les remercie pour un coup de pied et qui prétende qu'elle ne savait pas s'il fallait se tenir sur la tête ou sur les pieds, avant que son mari ne le lui eût appris. Voilà ce que les hommes désirent, pour la plupart, dans une femme ; ils veulent s'assurer d'une imbécile pour qu'elle leur dise qu'ils sont des sages. Mais il s'en trouve qui peuvent se passer de cela ; ils ont déjà si bonne opinion d'eux-mêmes ! C'est pourquoi il existe des vieux garçons."